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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 12:40

slate-fr_.pngLe cinéma, ça marche fort. Mais quel cinéma?

par Jean-Michel Frodon

le mercredi 24 novembre 2010

 

Le Centre national du cinéma vient de publier les chiffres de fréquentation des salles de cinéma pour octobre.
Les mois se suivent et se ressemblent : ils ne cessent d’enregistrer une hausse de la fréquentation. +17% sur les 10 premiers mois de l’année par rapport à octobre 2009, +9% au cours des 12 derniers mois par rapport au 12 mois précédents, et la certitude de faire beaucoup mieux que 2009, déjà année record où, pour la première fois depuis le début des années 80, les cinémas français avaient accueilli plus de 200 millions de spectateurs. Ces résultats sont d’autant plus significatifs qu’en 2010 ils ne s’appuient pas seulement sur un phénomène exceptionnel, contrairement aux années précédentes marquées par Bienvenue chez les Ch’tis  ou Avatar.

Cette hausse, tendance lourde des années 2000, contredit frontalement un déclin sans cesse annoncé au cours des 20 dernières années du XXe siècle. Aujourd’hui, le cinéma est désirable et désiré, il continue d’attirer l’attention, un nombre impressionnant de jeunes gens rêvent d’y travailler, le nombre d’étudiants en cinéma a explosé. Plus remarquable encore, le cinéma est désiré dans les salles, qu’on disait promises à la désertification au profit du
repli sur le cocon individuel et les objets nomades. La nouvelle édition du document de référence Politiques et
pratiques de la culture
que publie régulièrement la Documentation française indique le plus haut pourcentage de fréquentation des salles par les Français depuis la création de cet indicateur en 1973 : 57%, soit +8% depuis la dernière mesure en 1997.  Un des phénomènes les plus significatifs est la confirmation que les pratiques à domicile et sous forme de sortie se cumulent, et dans certains cas se renforcent, au lieu de se concurrencer: «la probabilité d’être allé au cours des 12 derniers mois dans une salle de cinéma, un théâtre et un musée, ou d’avoir lu un nombre important de livres, croit régulièrement avec la fréquence des connections», souligne Olivier Donnat dans le chapitre «Sociologie des pratiques culturelles» de ce document. Il note que la véritable perdante  de l’arbitrage entre loisirs en ligne et pratiques antérieures est la télévision classique – mais elle a de beaux restes.

 

Envie de cinéma

Le cinéma est désiré sinon également par toutes les générations (les actifs sont en moins grand nombre), à la fois par les jeunes et par les seniors. Il est même désormais aussi semble-t-il à nouveau désiré à la télé sur les chaines généralistes, TF1 recommençant à enregistrer des scores d’audience en hausse pour les longs métrages, ce qui inverse une autre tendance longue. Pendant que j’écris ces lignes, deux dépêches arrivent sur mon ordinateur, elles n’ont rien en commun sinon d’attester cette multiplicité des formes d’un désir de cinéma: Amazon, fleuron de l’économie numérique, crée un studio de production de films; les initiatives se multiplient pour permettre aux aveugles d’assister eux aussi à des séances de cinéma… Et il faut se réjouir de ce phénomène d’ensemble, parce que, de toute façon, il vaut mieux que plus de gens aillent voir plus de films. C’est la condition nécessaire – mais pas suffisante – pour reconstruire une relation ouverte et dynamique entre le public et l’offre cinématographique.

Et là, il reste du chemin à faire. En effet, ces statistiques globales recouvrent des différences considérables, signes de périlleux déséquilibres. On se contentera ici de parler de ceux qui prévalent dans les salles de cinéma qui, même si elles ne sont plus ni l’endroit où les films sont les plus vus ni celui qui rapporte le plus aux ayants droits, reste le lieu où certains produits deviennent des films de cinéma, l’espace de consécration symbolique indispensable à ce que se perpétue quelque chose qu’on appelle «le cinéma».

 

La réussite opaque des multiplexes

Lorsqu’on regarde à qui bénéficie la hausse considérable de la fréquentation, il est clair qu’elle profite massivement à une catégorie particulière de salles, les multiplexes. Ou pour le dire autrement, ce sont les multiplexes qui ont inversé la tendance à la désertification des salles. Si on adopte la seconde formulation, il faut les en remercier.

Remercions.  Mais prenons garde aux effets de distorsion qu’engendre cette manière de montrer et de consommer  les films.  La publication par le CNC de son dossier annuel «La Géographie du cinéma», qui propose une description fine de la situation des 5.472 écrans français (en 2009), met en évidence d’énormes disparités, que ce soit selon les types de salles ou selon les régions. La «petite exploitation» perd des entrées, et c’est tout l’équilibre du maillage d’une offre diversifiée qui est en péril. Sans qu’il y ait corrélation directe – on peut montrer Godard dans un multiplexe – il existe tout un système de signes et d’affinités entre des lieux, des œuvres et des publics, système qui rend nécessaire la diversité des lieux pour que persiste la diversité des œuvres et des publics.  Et par «publics», il faut entendre non seulement des personnes différentes, mais des pratiques différentes, y compris des mêmes personnes : on sait aujourd’hui qu’existent des possibilités de pratiques mixtes, qui transcendant les coupures entre culture dite noble et culture populaire. Les mêmes personnes peuvent aller dans des lieux différents voire différemment des films différents – il y a même grand avantage à travailler en faveur de cette diversification, au lieu d’abandonner les multiplexes aux djeuns et les salles art et essai aux bobos grisonnants.

 

Nouvelles «consommations« du cinéma

Enfin, parmi les causes de déséquilibre en faveur des multiplexes, il faut prendre en compte le phénomène spécifique des cartes «Illimité». Les promoteurs des cartes (UGC et MK2 d’un côté, Pathé-Gaumont de l’autre) affirment qu’elles boosteraient la fréquentation du cinéma d’auteur, selon un schéma souvent énoncé, loin d’être avéré : après être allé voir un ou deux blockbusters, les usagers s’aventureraient vers des films plus pointus, puisque de toute façon ça ne leur coûte rien.  La totale opacité maintenue par les opérateurs sur l’utilisation précise des cartes empêche de vérifier leurs dires, le résultats globaux comme les informations recueillies empiriquement tendraient plutôt à prouver que les cartes ont surtout favorisé une nouvelle pratique, celle de la multivision, notamment pour les films pour ados fréquentés en bandes de copains. L’essor important au cours de la décennie du nombre de films multimillionnaires en entrées s’explique en partie par ce phénomène, porté par une génération qui, avec le DVD puis Internet, a l’habitude de revoir de manière rapprochée ses films favoris du moment.    Cette évolution dans le sens d’une concentration économiquement profitable mais culturellement malthusienne est-elle inévitable? Rien ne le prouve. Depuis un demi-siècle, il existe dans ce pays une politique culturelle qui organise la re-répartition des puissances économiques en forces culturelles, pour développer ce qu’on nomme à présent la diversité culturelle. Notons que les grandes puissances industrielles du cinéma français ne s’en portent pas mal: elles sont les plus prospères d’Europe, justement parce que le rapport économique au cinéma a toujours été accompagné d’un rapport culturel, d’un discours de valorisation symbolique. Et que tout le monde y gagne.

 

Où sont les politiques culturelles?

Mais chaque évolution du secteur (et le passage aux multiplexes, désormais au numérique et, peut-être, à une large utilisation de la 3D constituent de sacrées secousses) nécessite à chaque fois une mutation de l’ensemble de ce système. Les obstacles, bien réels, ne sont pas pires que ceux rencontrés jadis, et sur lesquels se sont fracassés des cinématographies moins bien organisées et moins bien soutenues par une volonté politique. Encore faut-il que cette volonté politique et cette vision alternative à la seule logique de la concentration selon les lois du marché existent.  En principe, elle devrait être incarnée par le ministre de la Culture. Mais Philippe Poirier, coordinateur de l’ouvrage de la Documentation française (pas exactement un brûlot contestataire), note dans le texte d’ouverture que, si «la montée en puissance des nouvelles technologie et les stratégies des industries culturelles remettent en cause les modalités mêmes des dispositifs qui sont au
cœur du modèle français des politiques culturelles. (…) Dirigés par des ministres techniciens sans grande surface politique, le ministère de la Culture n’est plus le moteur de la vie culturelle.»

Et encore, on voudrait bien que Frédéric Mitterrand soit au moins un «ministre technicien», pour l’heure les preuves manquent…

Au CNC alors de prendre les rênes? Le récent traitement qui lui a été infligé n’est pas de nature à rassurer sur un prochain retour de l’initiative politique. Sa présidente, Véronique Cayla, a en effet été enjointe de prendre la direction d’Arte sans qu’on s’inquiète beaucoup de qui dirigera une administration centrale en principe d’une importance politique bien supérieure à celle de la chaine culturelle. Ce n’est pas de bonne augure.

 

Jean-Michel Frodon

 

Lire l'article original sur Slate.fr

 

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