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Depuis la rentrée 2009-2010, un projet centré sur le cinéma a été mis en place. Ce dispositif est intitulé "Passion Cinéma". Cette rubrique rend compte des activités (ateliers, interventions de professionnels, projections de films ...) des élèves.

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Thème d'étude: Cinéma & Histoire - Retour sur la mémoire du bombardement atomique (analyse d'une séquence)

Le tombeau des lucioles

Réalisateur : Isao Takahata.
Année : 1989.
Nationalité : Japonais.
Genre : film d’animation .
Durée : 1H25.
Résumé : Japon, été 1945. Les B-29 américains ont rasé Kobé. Seita et Setsuko, orphelins et livrés à eux-mêmes, tentent de survivre dans un bunker désaffecté qu'illumine la présence de milliers de lucioles. Mais la famine, la maladie, l'indifférence et l'égoïsme des autres les condamneront à partir pour un monde meilleur.

 



Séquence à analyser: Prégénérique du Tombreau des lucioles

 
 

Affice du film
LE-TOMBEAU-DES-LUCIOLES.jpg



Document complémentaire: extrait de la nouvelle à l'orgine du film
Akiyuki Nosaka, La tombe des lucioles, Picquier poche, 1995 [édition originale 1967], p. 21-26.

 

 

Dans le titre du récit, Nosaka a donné au mot « lucioles » une graphie originale signifiant littéralement : feu qui tombe goutte à goutte.

 

"Dos voûté en appui contre le béton dénudé sous la mosaïque tombant en capilotade d’un pilier de la sortie « côté plage » dans la gare des chemins de fer nationaux à Sannomiya, cul par terre, jambes étendues toutes raides ; et bien que rôti tant et plus par le soleil, bien qu'il ne se fût plus lavé depuis près d’un mois, sur ses joues décharnées stagnait une blafarde blancheur; ses yeux fixaient des silhouettes d’hommes qui - fanfaronnades d’âmes que la nuit gonflait d’orgueil ? - allumaient des torchères et proféraient des injures, à tue-tête, comme des forbans ; ou bien le matin, parmi les élèves se dirigeant comme si de rien n’était vers l'école, il reconnaissait aux balluchons blancs se détachant sur les costumes kaki le lycée de Kôbe, aux cartables sur le dos l’école municipale, aux différents cols des marinières portées sur de larges pantalons les lycées Ken.ichi, Shin.wa, Shôin ou Yamate, et dans ce flot de jambes défilant indéfiniment à côté de lui, ceux qui machinalement avaient baissé les yeux sur l’étrange puanteur – s’ils pouvaient ne s’être aperçus de rien ! - ceux-là, perdant leur sang-froid, sursautaient et s’écartaient de lui, Seita, qui déjà n’avait plus la force de se traîner jusqu'aux latrines, à un jet de pierre de là.

Il y en avait un sous chacun des gros piliers de trois pieds de côté, de ces petits vagabonds assis comme sous la protection d’une mère, qui s’étaient ainsi rassemblés dans cette gare, peut-être parce qu’il n’y avait nul autre endroit où on leur permît d’entrer; peut-être était-ce d’avoir langui après un lieu toujours peuplé par les foules ; peut-être était-ce pour l’eau qu’ils y pouvaient boire, ou dans l'espoir de quelque aumône capricieuse : dès les premiers jours de septembre, c’était à coups de cinquante sen[1] le verre de sucre calciné dilué à l’eau et mis dans des bidons de fer qu’avait commencé le marché noir sous le pont de la voie ferrée à Sannomiya, avant que ne surgissent presque aussitôt les patates vapeur, les boulettes de patates, les boulettes de riz, les gâteaux de riz grillés aux haricots, les pâtes de riz grillées au sirop de haricot, les boules de pain farcies, les nouilles, les bols de riz garnis, les riz au curry, et puis les pâtisseries, blé, sucre, fritures, viande de bœuf, lait, conserves, poisson, eau-de-vie, whisky, poires, pamplemousses du pays ; les bottes de caoutchouc, chambres à air pour bicyclettes, allumettes, cigarettes, tabi de travail[2], bambinettes, couvertures de l’armée, brodequins et uniformes militaires, demi-bottes, avec des types qui vous avaient à peine mis sous le nez, « pour 10 yen là, 10 yen!» la boîte à repas en aluminium préparée le matin même par leur femme et bourrée de gruau, que «pour 20 yen, j'vous dis, 20 yen ! », on vous brandissait déjà, suspendues au bout de quelques doigts, les godasses que l’on avait aux pieds. Errant au hasard des effluves de nourriture, Seita avait péniblement joint les deux bouts pendant quinze jours en revendant à un fripier établi sur une simple natte de paille, les souvenirs laissés par sa mère : un sous-kimono, un obi, un faux col et un cordon de ceinture, dont les couleurs avaient déteint en baignant dans l’eau au fond d’un abri antiaérien, puis c’étaient son uniforme de collégien en Fibranne, ses guêtres, ses chaussures qui y étaient passés, et il se demandait s’il allait finalement y laisser son pantalon, mais entre-temps il avait pris l’habitude de passer la nuit à la gare - des qui revenaient apparemment de la campagne où ils avaient été évacués, leurs capuchons encore soigneusement pliés et attachés à leurs sacs de coutil, c’était une famille avec un garçon arborant sur son sac à dos le grand pavois de ses gamelle, bouilloire, casque d'acier, ceux-là lui avaient donné des pâtes faites de son de riz à moitié pourries, leurs rations de secours pour le train selon toute vraisemblance, comme on eût jeté un bagage devenu inutile dans le soulagement d’être arrivé à bon port ; ou bien encore la pitié d’un soldat démobilisé, la compassion d’une vieille femme ayant un petit-fils du même âge, lui avaient-elles valu la grâce d’un reste de pain, de quelques fèves de soja grillées, que toujours l’on déposait en silence, enveloppés de papier, légèrement à l’écart de lui, comme on eût fait pour une offrande au Bouddha - et quand il lui arrivait d’être chassé par les employés de la gare, prenant sa défense, le garde auxiliaire de la police militaire en faction devant l’accès aux quais le repoussait, si bien que, l’eau au moins ne manquant jamais ici, il resta là, prit racine, et au bout de deux semaines le courage d’en bouger l’avait abandonné.

Une diarrhée terrible ne le lâchant plus, il reprenait sans cesse le chemin des toilettes de la gare, où après s’être accroupi il lui fallait se redresser, les jambes flageolantes, en poussant de tout son corps sur la porte dont la poignée avait été arrachée, puis il marchait se retenant d’une main aux murs, allant comme un ballon qui se dégonfle, pour se retrouver enfin le dos en appui contre son pilier, bientôt incapable de décoller de là, cependant que la diarrhée l’assaillait sans merci, tant qu'en un clin d’œil autour de son derrière ça avait pris une teinte jaunâtre, alors Seita, affolé, mort de honte, voulant à tout prix cacher au moins cette couleur - car son corps inerte lui refusait de prendre la fuite - grattait le sol de ses mains pour rassembler un peu de sable et de poussière, de quoi recouvrir la tache, mais ses mains ne pouvant aller bien loin, les gens devaient sans doute se dire à sa vue que ce petit vagabond rendu fou par la faim s’était oublié sous lui et jouait avec sa propre merde.

Mais déjà la faim n’était plus, la soif n'était plus, la tête pendait lourdement sur la poitrine, « Pouah. C’est dégueulasse», « P’têt ben qu’il est mort », « Quelle honte, laisser traîner ça dans la gare alors qu’les Américains peuvent arriver d’une minute à l’autre », ses oreilles qui seules tenaient encore à la vie pouvaient distinguer toute une variété de bruits, la nuit, quand tout retournait subitement au silence : des geta[3] résonnant dans le hall, le grondement du train passant au-dessus de sa tête, des pas s’élançant soudainement, la voix d’un petit gosse : « Mamaaan ! », ou celle d’un homme, là tout près de lui, qui parle entre ses dents, le bruit des seaux d’eau déversés à toute volée par les employés de la gare, « Quel jour qu’c’est aujourd’hui ? », oui, quel jour ça pouvait-y bien être, combien d’temps qu’il était là ? dans une lueur de conscience il vit le sol en béton juste sous ses yeux, sans pour autant s’apercevoir qu’il gisait sur le côté dans une posture identique à celle qu’il avait quand il était assis, le corps plié en deux, les yeux obstinément fixés sur la fine couche de poussière qui, à la surface du sol, frémissait au rythme de sa faible respiration, et se demandant seulement « quel jour qu’y peut être, quel jour qu’c’est ? », Seita expira...

C’était au cœur de la nuit du 21 septembre 1945, le lendemain du jour où fut décrété le « Plan général pour la protection des orphelins de guerre », et un employé de la gare qui examinait, épouvanté, les vêtements infestés de poux de Seita, découvrit dans sa ceinture de corps une petite boite à bonbons dont il essaya d’ouvrir le couvercle qui, rouillé sans doute, résista, « Qu’est-ce que c’est que ce truc ! », « Laisse tomber va, tu peux fiche ça à la poubelle », « Ç’ui-ci n’en aura pas non plus pour longtemps; quand ils ouvrent ces grands yeux vides, c’est foutu », fit l’un d'eux, en scrutant la face pendante d’un autre petit vagabond, plus jeune encore que Seita dont le cadavre, à côté, était resté ainsi, pas même recouvert d’une natte, en attendant que le service de la mairie vînt l’emporter ; avec un geste d’agacement l’employé agita la boîte à bonbons, qui émit un cliquetis, et quand, avec l’élan du base-balleur, il la lança en face de la gare, vers un coin obscur déjà envahi par l’herbe drue de l'été, au milieu des décombres laissés par l’incendie, le couvercle sauta sous le choc, une poudre blanche s’échappa, trois petits fragments d’os roulèrent, surprenant les vingt ou trente lucioles cachées dans les herbes, qui s’égaillèrent affolées en une nuée de scintillements avant de se calmer.

Ces os blancs : ceux de la petite sueur de Seita, Setsuko, morte le 22 août au fond de la tranchée d’un abri antiaérien dans le quartier de Manchitani à Nishinomiya, d’une inflammation aiguë des intestins, si l’on en croit du moins la version officielle, car en réalité, percluse de tous ses membres à l’âge de quatre ans, c’était comme dans un profond sommeil qu’elle avait quitté ce monde, de lit même manière que son frère en somme : dépéris serrent dû à la dénutrition."

 



[1] . Unité monétaire équivalant au centième du yen.

[2] . Sortes de tabi (chaussettes en coton où le gros orteil est séparé des autres doigts) renforcées d'une semelle et que l'on chausse sans sandale.

[3] . Sortes de socques en bois.

 

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