Depuis la rentrée 2009-2010, un projet centré sur le cinéma a été mis en place. Ce dispositif est intitulé "Passion Cinéma". Cette rubrique rend compte des activités (ateliers, interventions de professionnels, projections de films ...) des élèves.
Critique
"Liberté" : 'Si quelqu'un
s'inquiète de notre absence...'
LE MONDE | 23.02.10 |
15h31 • Mis à jour le 23.02.10 | 15h31
Depuis le temps que Tony Gatlif met en scène le destin des Roms (Les Princes, 1983,
Latcho Drom, 1993, Swing, 2002...), il devait bien finir par croiser un jour la question du génocide. De 250 000 à 500 000 d'entre eux ont été exterminés par les nazis,
l'imprécision de ce chiffre témoignant des lacunes historiographiques qui entourent encore aujourd'hui cette question, à l'égard de laquelle la mémoire tzigane elle-même hésite à se confronter.
La représentation de cet événement au cinéma est quant à elle rarissime, voire inexistante.
Ce contexte suggère la lourdeur du fardeau qui pesait a priori sur les épaules du réalisateur. On pourrait y ajouter cet
embarras supplémentaire : comment concilier la pesanteur tragique de l'événement avec l'effervescence poétique de la culture rom ? La réponse de ce film, le meilleur de Tony Gatlif, tient en un
mot, qui lui donne à juste raison son titre : la liberté. Liberté de ne pas reconstituer frontalement l'extermination, liberté de prendre la tangente romanesque à partir d'histoires composites
collectées dans la chronique historique, liberté enfin, mais aussi bien grand talent, d'insuffler à ce récit une sorte de poignante légèreté.
L'action de Liberté
commence en France, en 1943. Quelques roulottes tziganes traversent les bois, fuyant la soldatesque allemande, agrégeant au passage à la troupe un garçonnet orphelin en fuite, P'tit Claude. Cette
troupe débarque dans un village où elle avait l'habitude de participer aux vendanges. Théodore, le maire (Marc Lavoine), et Mlle Lundi (Marie-Josée Croze), l'institutrice membre de la
Résistance, les accueillent au nom des valeurs républicaines. Mais pas mal de choses ont changé dans ce village français avec l'occupation. Le régime de Vichy interdit désormais le nomadisme,
enferme les Tziganes dans des camps. Les salauds ont désormais le champ libre, tel le très sombre Pierre Pentecôte (Carlo Brandt), qui faisait naguère commerce avec eux mais travaille aujourd'hui
pour le compte de la Gestapo.
Enfermés dans un camp, les
Tziganes ne doivent leur libération qu'à l'entregent et au courage de Théodore, qui les fait propriétaires, par un acte de donation, du domaine familial et des terrains attenants. Ce geste crée
une émeute raciste chez les bonnes gens du village, qui revendiquent une part de ces terres. Les Tziganes, de toute façon, reprendront la route, franchiront la frontière, disparaîtront pour
toujours.
Leur passage marquera ce film
d'une trace lumineuse et poétique, à l'image du plus fantasque et irréductible d'entre eux : Taloche. Ce funambule aux semelles de vent, roi de la gaffe et de la pantomime, est incarné par
le formidable James Thierrée, petit-fils de Charlie Chaplin, qui rejoint dans cette composition tzigane le combat de son aïeul contre le totalitarisme et ses
suppôts.
Mais ce sont mille détails qu'il faudrait relever pour évoquer la manière dont ce film, évitant le cortège du
pathos, conquiert l'élégance, drôle et tragique à la fois, de l'émotion. La libération de l'eau du robinet par Taloche. La délicate réminiscence d'une montre juive abandonnée sur une voie ferrée.
La tziganisation de Maréchal nous voilà. Le lyrisme retenu de l'image signée par le chef opérateur Julien Hirsch. La voix vrillante de Catherine Ringer sur la bouleversante chanson de
fin, rappelant la gaieté funèbre de son étrange Petit train (1988). Ses paroles, associées à la musique, pourraient donner une idée un peu plus précise du ton particulier du film
: "Si quelqu'un
s'inquiète de notre absence/Dites-lui qu'on a été jetés du ciel et de la lumière/Nous les seigneurs de ce vaste univers."
En un certain sens, l'insouciance
de la mort est ici aussi forte que celle de la vie, chez un peuple dont la raison d'être serait subordonnée à l'idée et à la condition de la liberté. Paul Eluard, qui écrivait en 1942 son nom
dans un poème (Liberté), aurait pu le dédier à ce peuple poétique entre tous.
Film français de Tony Gatlif avec Marc Lavoine, Marie-Josée Croze, James Thierrée. (1 h 51.)
Site officiel du film.
Jacques Mandelbaum
Article paru dans l'édition du
24.02.10
Critique
"Shutter Island" : labyrinthe pour polar mental
LE MONDE | 23.02.10 | 15h23 • Mis à jour le 23.02.10 | 15h23
Au large de Boston, en 1954. A bord d'un ferry englué dans la brume, vaisseau fantôme sur une mer de plomb, un
homme vomit tout ce qu'il peut dans la cuvette des toilettes. L'homme décomposé n'en est pas moins reconnaissable : c'est Leonardo DiCaprio, l'ex-jeune mort pimpant du Titanic. Sur le
bateau de Scorsese, il fait plutôt l'effet d'un mort-vivant revenu d'on ne sait quel outre-monde. Cet être blême, chiffonné et migraineux a pour nom Teddy Daniels, un flic. Il finit par rejoindre
sur le pont son collègue, Chuck Aule (Mark Ruffalo). Les deux hommes, qui travaillent pour la première fois ensemble, sont mandatés pour se rendre sur Shutter Island, où se trouve le plus grand
asile pénitentiaire du pays, réservé aux criminels atteints de troubles psychiatriques. Rachel Solando, une détenue, vient de s'en échapper.
L'accostage n'a rien à envier à la traversée. Orage menaçant, roches noires et escarpées ouvrant sur des à-pics redoutables, lumière blafarde, bâtiments en brique couleur sang coagulé, dispositif
de haute sécurité : l'atmosphère y est oppressante, sinistre. Avec l'enquête qui démarre, Teddy Daniels découvre que la faune locale est encore plus effrayante. Visages déments entrecroisés,
staff infirmier patibulaire, psychiatre en chef retors (Ben Kingsley, aux petits oignons) qui lui met inexplicablement des bâtons dans les roues, secondé dans la tâche par l'ironique docteur
Naehring (Max von Sydow, raide comme la mort).
Pour ne rien arranger, Daniels
est en proie à ses propres démons. La mort de sa femme dans un incendie causé par un pyromane dont il espère secrètement retrouver la trace à Shutter Island. Ou encore les images effroyables de
Dachau revenant régulièrement zébrer sa mémoire d'ancien GI découvrant l'horreur des camps. Sa barque ainsi lestée, Daniels doit malgré tout retrouver Rachel Solando, qui a tué ses trois enfants,
et disparu sur une île dont on ne peut s'échapper ! Cette affaire recouvre-t-elle, comme il finit par en avoir le soupçon, une réalité beaucoup plus compromettante pour le gouvernement américain,
engagé dans la lutte anticommuniste ? Se livrerait-on ici à des expérimentations humaines sur les détenus, avec la complicité de criminels de guerre nazis exfiltrés par les services secrets
?
Pour le savoir, cher futur spectateur, il faudra évidemment voir ce film, en évitant les éventuelles rumeurs qui
pourraient vous en dissuader. Par exemple l'invraisemblance et le kitsch du film. Ou bien son renversement final qui se joue du spectateur, procédé réputé indigne du grand art. Sans compter ceux
qui connaissent la fin de l'histoire pour avoir lu le roman Shutter Island, de Dennis Lehane (Rivages, 2003), dont le film est adapté. Ces réserves peuvent s'entendre. Shutter
Island n'en est pas moins un film palpitant, qui vous tient de bout en bout, malgré l'ironie baroque qui le parcourt. C'est aussi un film qu'il est particulièrement intéressant de rapporter
à l'obsession de Scorsese pour la question du mal. Shutter Island est en effet la première confrontation du cinéaste avec ce paradigme en la matière qu'est la barbarie
nazie.
La réponse de Scorsese est avant
tout celle d'un cinéphile, qui va chercher dans l'histoire de son art la forme qui lui semble la plus adéquate au sujet. Il la trouve du côté des films d'horreur RKO à bas budget, département
dirigé par Val Lewton dans les années 1940. La proposition est séduisante : cette production est en effet contemporaine de l'événement qui se déroule en Europe, elle se caractérise aussi par une
approche suggestive de la peur, qui assigne au mal une place désormais inassignable. Deux films de cette série - Vaudou (1943), de Jacques Tourneur, et L'Ile des morts (1945),
de Mark Robson - font par ailleurs référence à un tableau dont s'inspire manifestement Scorsese pour son film : L'Ile des morts, du peintre suisse Arnold
Böcklin.
Cette toile morbide, représentant
une barque avec à son bord un homme drapé d'un linceul voguant vers la crique d'une île ténébreuse, était semble-t-il particulièrement appréciée d'Adolf Hitler, qui en aurait possédé une copie.
Par-delà l'anecdote, Shutter Island se révèle puissamment travaillé par ce qu'il advient de l'humanité à l'épreuve du nazisme. C'est la terrifiante duplicité du film, qui n'épargne
surtout pas les Etats-Unis. C'est ce plan halluciné d'un couple sur lequel se met à pleuvoir une nuée de cendres. Ce sont ces personnages qui disparaissent sans laisser de traces ou qui se
désintègrent numériquement sous nous yeux. Ce sont ces fantômes des camps qui reviennent pour demander pourquoi on ne les a pas sauvés. Toutes choses qui font de Shutter Island un des
films les plus sombres et les plus désespérés de Martin Scorcese.
Site officiel du
film.
Film américain de Martin Scorsese avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley,
Michelle Williams. (2 h 17.)
Jacques
Mandelbaum
Article paru dans l'édition du
24.02.10