Depuis la rentrée 2009-2010, un projet centré sur le cinéma a été mis en place. Ce dispositif est intitulé "Passion Cinéma". Cette rubrique rend compte des activités (ateliers, interventions de professionnels, projections de films ...) des élèves.
Avant de visonner le film lundi 29 novembre, lire l'article qui suit et visionner la bande annonce.
Télérama, Samedi 12 décembre 2009
Articulé autour de trois trajectoires apparemment disjointes, Qu'un seul tienne et les autres suivront se veut une histoire à la fois romanesque et militante. Romanesque pour le portrait d'une adolescente qui découvre l'amour au côté d'un voyou, et le parcours d'une mère algérienne cherchant à élucider la mort de son fils. Militante, aussi, car le lieu où vont converger ces deux femmes, ainsi qu'un jeune homme largué (Reda Kateb, remarqué dans Un prophète, de Jacques Audiard), est le parloir d'une prison. Enfermement, violence dans les rapports humains, avenir incertain : plusieurs pistes s'ouvrent. Trop, peut-être. Léa Fehner, cinéaste de 28 ans qui signe là son premier long métrage, manque parfois de concision, ainsi lorsque son personnage algérien (Farida Rahouadj) rencontre la soeur du meurtrier de son fils : les sanglots récurrents de Delphine Chuillot alourdissent considérablement le récit.
Mais la peinture de l'amour naissant entre un jeune voyou et une adolescente de bonne famille est brillante. Vincent Rottiers (Je suis heureux que ma mère soit vivante, de Claude Miller) et Pauline Etienne, vue l'an dernier dans Elève libre, de Joachim Lafosse, se rencontrent dans un bus de nuit. Cette scène, drôle et pourtant déjà dramatique, est l'une des plus jolies du film. L'innocence butée, la fougue érotique de la jeune fille vont entrer de plein fouet en collision avec l'implacable réalité de la prison où l'amoureux atterrit : au fil des visites, ces deux-là passeront de la complicité à l'incompréhension, de l'amour à la violence. Là se nichent la tension et la beauté du film, plus que dans la scène « climax » où tous se retrouvent au parloir, proche de l'exercice de style.
Juliette Bénabent
"Qu'un seul tienne et les autres suivront" : la prison, vécue par ceux qui sont dehors
08.12.09 | 15h37 • Mis à jour le 15.12.09 | 10h00
La prison est un mur, et il n'est pas simple, lorsqu'on est dehors, d'avoir accès au dedans. Le titre du premier film de Léa Fehner induit une dignité, celle des proches de détenus. Tenir debout : tel est le mot d'ordre de ses personnages, dotés d'une force que la jeune femme du prologue n'a pas - elle craque à l'entrée d'un parloir, implorant une aide qui ne vient pas. Les trois autres, dont on suit la trajectoire, se débattent dans le silence.
Il y a Laure, une jeune bourgeoise, garçon manqué, jouant au foot, draguée par Alexandre, brave banlieusard en révolte. Une idylle naît, Laure est amoureuse, tombe enceinte, mais Alexandre fait une connerie et se retrouve derrière les barreaux. Un drame pire pour elle que pour lui. Elle a caché son histoire à ses parents, elle est mineure donc interdite de visite, sauf accompagnée...
Il y a Zohra, une Algérienne dont le fils a été assassiné, et qui, au tréfonds de son chagrin, cherche à comprendre, découvre l'homosexualité de son gamin, et conquiert l'amitié de la soeur du criminel afin de pouvoir approcher celui-ci, interroger l'homme qui a anéanti sa vie.
Il y a Stéphane, tiraillé entre une mère asphyxiante et une copine dominatrice, qui finit par le quitter. Stéphane court après lui-même. Sa brutalité est une carapace, il est en miettes. On lui propose contre argent de prendre la place d'un voyou incarcéré dont il est le sosie. Ce qui provoque un drame de conscience et nécessite d'humiliantes répétitions.
Qu'un seul tienne et les autres suivront est un film pensé. Les fils n'y sont pas invisibles. Le dénouement, qui voit les personnages des trois récits se rejoindre dans le parloir, zone symbolique, peut sembler théâtral. On ne croit qu'à moitié à l'épisode Zohra ; la dialectique de cette Mère Courage laisse perplexe, en partie à cause du déficit d'émotion qu'elle suscite.
Ce n'est pas le cas des deux autres histoires, grâce aux comédiens. Propulsé dans Je suis heureux que ma mère soit vivante, de Claude et Nathan Miller, et A l'origine, de Xavier Giannoli, Vincent Rottiers, attachant petit voyou, est très crédible. Sa partenaire, Pauline Etienne, est touchante. Avec sa gueule cassée de Gitan prêt à péter les plombs, mais à l'âme d'enfant, Reda Kateb a de la présence. Et le talent de sa jeune complice, la Russe Dinara Droukarova, n'est plus à démontrer.
Ces quatre acteurs séduisent si bien la caméra que le film dépasse son concept et réussit à incarner une intrigue tissée sur le double, la ressemblance, la permutation des situations.
Film français de Léa Fehner avec Vincent Rottiers, Pauline Etienne. (2 heures.)
Jean-Luc Douin
Article paru dans l'édition du 09.12.09
Les Inrocks
Un portrait de la France contemporaine, précaire et réprimée. Un premier film inégal mais prometteur.
Avec ce premier film, Léa Fehner ne manque pas d’ambition. Elle mène non pas un mais trois récits, développés en montage parallèle, et qui finiront par se frôler dans le parloir d’une prison. Soit Stéphane, coursier trentenaire, économiquement et sentimentalement précaire, à qui l’on propose de prendre temporairement la place d’un taulard contre une importante somme d’argent. Soit Zohra, Franco-Algérienne en deuil de son fils et qui cherche à comprendre les circonstances de sa mort. Soit Laure, adolescente bourgeoise et footballeuse, qui s’amourache d’un jeune révolté incarcéré pour trouble à l’ordre public. A travers ces trois histoires s’ébauche un tableau de la France contemporaine, société métissée, fliquée, précarisée, pays en proie à diverses convulsions nées de la crise économique et d’une chape politique répressive. Léa Fehner ne nomme jamais Sarkozy, mais suggère les dysfonctionnements sociaux et l’ambiance maussade du pays par certaines scènes savamment distillées – comme cette expulsion musclée de sans-logis. Par ses choix de casting (des acteurs peu connus mais qui ont des “tronches”), l’âpreté de certaines séquences où ça gueule et ça castagne, un filmage sans fard, le cinéma de Fehner pourrait être estampillé “pialatien”. Mais la réalisatrice tempère son réalisme social brut de brut par des plages plus silencieuses, contemplatives, intérieures, caméra posée, plans composés et musique signifiante, comme hésitant entre deux esthétiques, deux régimes de regard (l’action et la réflexion). Elle a la main parfois lourde dans l’expression de la mouise de ses personnages : trop de larmes, trop de cris, trop de visages affligés, cela peut parfois confiner au dolorisme. Il y a aussi un côté besogneux dans la façon de réunir les trois récits et de boucler le film : conclusion scénaristiquement scolaire, direction d’acteurs pesamment psychologique, brin de complaisance dans la façon de différer plus que de raison un dénouement que l’on sent venir. Si elle n’évite pas toujours le chantage au sujet lourd et certaines redondances entre le “vouloir dire” et les effets appuyés de mise en scène, Léa Fehner montre un tempérament, une vraie ambition dramaturgique et un certain sens du casting. Des garçons comme Reda Kateb ou Vincent Rottiers confirment ici leur talent et leur capacité à imprimer un écran.